Suite de l'histoire de Georges
A la cité, c'est une autre odeur âcre qui nous a accueillis : on venait de goudronner les toits pour les imperméabiliser. L'été dernier où il a fait très chaud, on en a attrapé dans les cheveux, de ce goudron fondu… L'avantage c'est que ça amortit un peu les bruits car les toitures sont en tôles ondulées. N'empêche, les jours de pluie, ça fait un vrai tintamarre.
Ce qui en fait aussi, du tintouin, ce sont les disputes des voisins. On est aux premières loges, puisqu'avec un plafond en carton et des cloisons aussi minces, on entend tout. C'est une sorte de fibrociment et l'intérieur est recouvert d'un isorel dur que l'on peut peindre ou sur lequel on peut coller du papier - c'est ce que nous avons fait : bleu à petites fleurs blanches pour les chambres, blanc avec des corbeilles de fruits pour la salle.
Au début, on a bien rigolé des bagarres, le soir, surtout quand les hommes avaient un peu bu. Mais, assez vite, tout ça s'est régulé et les engueulades sont finalement plutôt rares. On n'a pas la chance d'avoir, comme à la cité du chantier de bois, un ancien militaire reconverti en carrier. Le dénommé Guibert, mais on ne le connaît que sous son surnom de « Cadet Cadeus », a fait Salonique et il leur donne tous les soirs, sur son phonographe, un récital de marches militaires. Avec un final immuable : L'Internationale, qu'il braille en se martelant la poitrine.
En février dernier, le froid pinçait pour de bon. Tout le monde a été réquisitionné pour la corvée de bois. Le plus souvent, c'est maman qui s'en occupait. Avec les voisines, elles partaient en poussant la brouette. Les Rothschild autorisaient le ramassage dans le parc. Quand j'y allais, moi, avec les copains, on allait des fois jusqu'à Apremont, jusqu'au bois de bouleaux. La cuisinière marche aussi au charbon mais on garde l'anthracite pour le cas où. L'ordinaire se fait au bois. Le feu s'éteint souvent dans la nuit. Au matin, l'hiver, les carreaux sont remplis de fleurs de gel et l'eau est souvent coupée. On redoute les grands froids parce que la carrière est mise au chômage et personne ne touche les intempéries.